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Nous sommes réunis comme nous le faisons chaque année depuis 70 ans pour rendre hommage à 13 jeunes gens qui ont sacrifié leur jeunesse pour que nous puissions vivre libres et indépendants, dans la paix et la sérénité, dans un pays reconnu et honoré. (en photo, Pierre Jouvin avec Tiphaine Berthelot, adjoint communiste de Petit-Quevilly. Pierre, résistant, engagé pour libéré le pays,membre du PCF, est président de l'association des anciens comabttants résistants. Son père, Louis, résistant et déporté a été maire de Grand-Quevilly de 1945 à 1947)  

Rappelons-nous comment était la France après juin 1940. Nous venions de connaître une défaite militaire terrible et humiliante. Le fascisme, que notre peuple avait su tenir à l'écart malgré les tentatives de coup d'état et les complots permanents, s'installait à Vichy et renversait la République sous la protection des baïonnettes allemandes, avec la complicité de parlementaires pour le moins imprévoyants.

Il est bon de rappeler ici que 27 parlementaires principalement issus du Front Populaire, dont Jean Zay, avaient été piégés, et envoyés au Maroc en 1940 pour y organiser, croyaient-ils, la résistance à partir des colonies africaines. En fait, ils avaient été arrêtés et emprisonnés à leur arrivée sur place, privant ainsi les opposants à Pétain, Laval et Darnand, de leurs voix au moment du vote de la dissolution de la 3è République. 61 parlementaires communistes quant à eux, avaient été emprisonnés ou recherchés pour arrestation dès 1939, et déchus de leurs mandats en janvier 1940.

De Rouen, seul le Docteur Crutel, député Radical-Socialiste s'opposa à la dissolution de la République avec 80 collègues qui suivirent la motion de Vincent Badie, ce qu'il allait payer très cher.

Nous Français, nous allions connaître à notre tour le vrai visage de « la bête immonde », le fascisme. Certes, avant la guerre, la presse républicaine nous avait décrit les dures conditions dans lesquelles vivaient nos voisins Italiens, Allemands, Espagnols, Hongrois et autres. Les nombreux réfugiés contraints de quitter ces pays et qui venaient s'exiler en France nous racontaient les conditions de répression sauvages qui régnaient chez eux, mais cela nous paraissait loin et immatériel.

Nous Français, nous allions connaître à notre tour la faim, la vraie faim lancinante, permanente, obsédante. Je me rappelle ces matins à l'aube, quand avec mon copain Robert LEGROS nous partions au travail, avec sur le dos, dans la musette, notre gamelle pour la journée. A peine arrivés rue Guillaume Lecointre, nous dévorions déjà notre pauvre repas en marchant vers la demi-lune, à même la gamelle, froid, et il ne nous restait plus qu'à passer la longue journée à scier du bois en forêt de Roumare et à alimenter les fours à charbon de bois, le ventre creux, en attendant la soupe du soir, toujours insuffisante.

Sur les chantiers, nous allions connaître à notre tour les chefs inféodés à des patrons revanchards, qui n'avaient pas digéré les avancées sociales du Front Populaire et qui imposaient des cadences de travail de plus en plus dures. Les contestataires étaient sévèrement punis. Je me souviens de la dernière fois que j'ai vu mon copain Robert Legros. Nous avions abandonné le chantier de charbon de bois en forêt de Roumare, et réussi à nous faire embaucher sur un chantier de construction à Petit-Quevilly. Il fallait transporter à la brouette des tonnes de briques d'un point à un autre, à une cadence infernale, harcelés par un chef méprisant. Robert refusa ces conditions : il lui répondit sur le même ton, que nous étions des travailleurs et non pas des esclaves. Personne pour le défendre, les syndicats étaient interdits : il ne lui restait plus qu'à prendre sa veste et partir. Nous avons échangé une dernière poignée de main, et je n'ai plus jamais revu Robert Legros. Entré en Résistance, il a été fusillé le 8 novembre 1943 avec ses compagnons de la grotte de Barneville, au stand des fusillés à Grand-Quevilly.

Je me souviens du jour où j'ai appris avec consternation l'arrestation de Jean VALENTIN. Il avait été arrêté parce qu'il distribuait des tracts sur le marché avec Maurice GUYOT. Ca aussi, c'était interdit. Les tracts dénonçaient la pénurie alimentaire qui trouvait son origine dans les réquisitions opérées par les troupes allemandes à leur profit exclusif. Sous Vichy, la vérité n'était pas bonne à dire. Je revois Jean, avec ses culottes de golf à la dernière mode, pédalant à l'avant d'un tandem tandis qu'à l'arrière une jolie jeune fille pédalait à l'unisson. Jean travaillait à Saint-Gobain, toute la semaine il respirait les acides et les fumées, alors le dimanche, pour se refaire une santé, il partait pédaler en forêt ou à la campagne. Il a écopé de 2 ans de prison ferme, mais en fait ce fut une condamnation à mort puisque lui et Maurice ont été ensuite conduits à Compiègne puis à Auschwitz où ils sont morts de faim et d'épuisement. Sa fiancée en est morte de chagrin.

Je me souviens d'Albert LACOUR, le capitaine de l'équipe de foot de Petit-Quevilly, dirigeant avant-guerre la défense de son équipe avec brio, sous nos applaudissements. En 1941, fini le sport, finis les matchs amicaux, la sous-alimentation et les journées harassantes ne le permettaient plus. Albert qui avant-guerre avait combattu le danger fasciste, avait tout naturellement pris la tête de la lutte des jeunes quevillais contre le régime de Pétain . Deux ans plus tard, ses grandes qualités, le courage et l'esprit de décision, avaient fait de lui le chef du maquis de Barneville. Il est mort les armes à la main, ici même.

Je me souviens de Lucien Ducastel, qui avait arraché le drapeau nazi de la caserne pour le remplacer par le nôtre, désormais interdit.

Je me souviens d'André BAUDOUET , qui avait réussi à se réfugier dans l'Eure. Il s'illustra à la tête d'un détachement de FTP à Elbeuf/Orival, puis nous nous sommes retrouvés, engagés volontaires dans l'armée de libération nationale, lors de la libération de Dunkerque en mai 1945. De Marcel Le DRET, qui, pendant un rassemblement interdit, déploya notre drapeau tricolore sur la place Carnot à Rouen, envahie par la police de Vichy

Et de toutes ces jeunes filles, qui, bravant les interdits, s'habillaient d'une jupe bleue, d'un corsage blanc... et d'une ceinture rouge le jour du 14 juillet et le 20 septembre, jour de la commémoration de la victoire de Valmy. Et de toutes ces mères de famille patriotes, qui sur leurs fils à linge, étendaient tour à tour, bien dans l'ordre, du linge bleu, du linge blanc.. et du linge rouge.

2015-08-29 - Barneville - Cérémonie du Maquis (1)

C'est parmi cette jeunesse patriote et républicaine, ces hommes et ces femmes, que furent recrutés les futurs combattants des maquis et de la Résistance. Ils avaient des convictions bien établies sur la justesse de la cause pour laquelle ils risquaient leur vie. Ils aimaient la France et avaient compris que seule la lutte armée pourrait la sortir de la soumission à la dictature mise en place par le gouvernement de Vichy et les nazis. Ils ont sauvé l'honneur de la France.

Maquisards de Barneville, Combattants de la Résistance, Forces Françaises Libres qui ont répondu à l'appel du Général de Gaulle, peuples coloniaux qui ont mêlé leur sang au nôtre, c'est à vous que nous rendons hommage aujourd'hui, c'est à vous que va notre reconnaissance. Grâce à vos combats, nous avons retrouvé la démocratie et la liberté. (photo de Pascal Fromentin prise le samedi 29 aout 2015 lors du dépot de gerbes devant la stéle du maquis de Barneville)

Certes, il y a encore bien des choses à dire sur l'état de notre société, des intérêts particuliers ont pris le pas sur l'intérêt général. Nous assistons à une recrudescence de comportements racistes et xénophobes. La liste des discriminations contre les juifs, les arabes, les noirs, les roms, les homosexuels s'allonge chaque jour. C'est donc à nous, qui avons conservé le souvenir des combats du passé, de rester vigilants. A mesure que s'éloigne le souvenir de la dictature fasciste que nous avons connue, nous devons transmettre à la jeunesse l'expérience et la réalité monstrueuse du fascisme au pouvoir, et de ce à quoi conduisent les atteintes à la démocratie, et les discriminations racistes.

Les régressions sociales conduisent malheureusement certains de ceux qui en souffrent, à prêter l'oreille aux démagogues qui colportent idées racistes et xénophobes. Cela montre bien la nécessité d'être attentifs à la protection sociale, et de combattre ceux qui s'obstinent à nier la réalité des terribles conditions de vie imposées sous le régime de Vichy.

Nous ne pouvons pas ignorer non plus ce qu'a connu notre pays, et d'autres aussi d'ailleurs, cette année : la prise pour cible de civils pour les contraindre au silence, ou pour peser sur les orientations de leur gouvernement ; l'attentat contre Charlie Hebdo orchestré depuis l'étranger, comme les décapitations de prisonniers et leur mise en scène, les persécutions religieuses, l'assassinat de fidèles catholiques ou autres en Syrie, en Irak, en Libye par le groupe Daesh sont intolérables.

C'est la tragique illustration de la persistance et de la vivacité des mœurs fascistes qu'il nous faut combattre. Il n'y a pas que le peuple allemand qui peut sombrer dans de dangereuses illusions, aucun peuple n'en est exempt. L'hommage que nous rendons aujourd'hui aux jeunes héros de Barneville nous fournit l'occasion d'y réfléhir ensemble, nous qui savons que la Paix, la Liberté, la Démocratie ne sont pas des principes établis une fois pour toutes.

Transmettons aux jeunes générations la mémoire des combats et des sacrifices de celles et ceux qui s'opposèrent au fascisme et qui contribuèrent à l'abattre. Transmettons les valeurs qui les motivèrent, des valeurs de fraternité et de solidarité, qui ont inspiré l'élaboration du programme du Conseil National de la Résistance : la mise en œuvre de ce programme à la Libération a donné à la France des avancées démocratiques, économiques et sociales, qui malgré les remises en cause, forment encore aujourd'hui le socle du pacte social et républicain de notre pays. Ne laissons pas se propager sans riposter des idéologies qui s'inspirent de thèmes racistes et xénophobes, ainsi les Héros de Barneville ne seront pas morts pour rienPierre JOUVIN ANACR – Août 2015